Une entrevue avec Dr Yves Réquéna
Dr Yves Réquéna pratique la médecine en France depuis 1974. Parallèlement à cette carrière, il a étudié et enseigné la phytothérapie, l’acupuncture, la
médecine traditionnelle chinoise et le Qi Gong. Il a publié plusieurs livres (traduits en cinq langues), dont Terrains et pathologies en acupuncture, destiné aux spécialistes, et Le
guide du bien-être selon la médecine chinoise, pour le grand public. Nous l’avons rencontré à l’occasion du lancement de son plus récent ouvrage : Qi Gong, la gymnastique des
gens heureux.
PASSEPORTSANTÉ.NET - Comment expliquez-vous l’engouement récent pour le Qi
Gong en Occident?
Dr Yves Réquéna – Le Qi Gong est une
gymnastique douce et lente, qui n’est pas acrobatique comme le yoga. On le pratique debout, c’est facile et agréable, et on sent tout de suite les effets. La plupart du temps, dès la première
séance, on a des sensations de légèreté ou de pesanteur, de chaleur, de fourmillements, etc. De plus, on obtient rapidement des résultats concrets : meilleure résistance à la fatigue,
relaxation, détente ainsi qu'une meilleure gestion du stress et du système
neurovégétatif. Enfin, avec une pratique plus régulière, on sent les effets sur la maîtrise de soi et de ses émotions. Avec d’autres techniques, comme le Tai Ji, il peut être
fastidieux d’apprendre les enchaînements, qui sont plus complexes, et c’est plus long avant de sentir les résultats.
PASSEPORTSANTÉ.NET - Mais le Tai Ji a été populaire bien avant le
Qi Gong.
Dr Réquéna – C’est que le Qi Gong a
été interdit au moment de la révolution culturelle en Chine à cause de ses liens avec le taoïsme et le bouddhisme. Il a été réservé à des domaines très restreints comme la prévention de la
maladie, et pour certaines applications médicales précises. Il n’a fait son apparition en Occident que lorsqu’il a été libéralisé en Chine au début des années 1980.
PASSEPORTSANTÉ.NET - Quelles sont les caractéristiques spécifiques du
Qi Gong par rapport à d’autres disciplines similaires?
Dr Réquéna – Tout comme le Tai Ji et
le yoga, le Qi Gong permet de « charger » les mains énergétiquement pour guérir et soigner. Mais le Qi Gong amplifie ce phénomène et inclut même des exercices spéciaux
permettant de faire sortir du corps cette énergie, le Qi. De plus, le Qi Gong comporte des exercices conçus dans un but purement médical. Il constitue d'ailleurs une des branches spécifiques
de la médecine traditionnelle chinoise (MTC). Et comme le Qi Gong est fondé sur la même théorie que la MTC (méridiens, cinq éléments, organes, etc.), il y a toute une grille d’interprétation
qui indiquera quel organe il faut stimuler et travailler. Si par exemple une personne présente un Vide du Qi du Poumon (ce qui peut se traduire par une insuffisance respiratoire ou de l’asthme),
on lui recommandera des mouvements, des exercices physiques et des techniques de respiration thérapeutiques spécifiques.
Autre particularité : le Qi Gong est utilisé dans la
voie spirituelle, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a été interdit par la révolution culturelle. Les exercices de Qi Gong peuvent faire entrer la personne dans un état de méditation
qui permet la transformation de la qualité même de l’énergie qui circule en elle. L’augmentation du taux vibratoire amène une espèce de purification de la matière et des mémoires cellulaires, et
donc un travail de transformation « transpersonnelle » au sens de la psychologie transpersonnelle dont parlent les Américains.
PASSEPORTSANTÉ.NET - Qu’entendez-vous par purification des mémoires
cellulaires?
Dr Réquéna – Selon les théories de Wilhem
Reich et de Lowen, du Rolfing ou de l’ostéopathie, les mémoires émotives créent des engrammes dans les muscles, les fascias ou ailleurs dans le corps. Un choc émotionnel peut avoir un impact
dans une partie précise du corps et sidérer ou paralyser cette région dans son fonctionnement. Un engramme situé dans le diaphragme, par exemple, pourra causer des blocages respiratoires, avoir
des conséquences sur le système nerveux, provoquer de la tachycardie, de
l’oppression, de l’anxiété, de l’angoisse, etc. Les respirations de Qi Gong et la circulation de l’énergie contribuent à défaire les noeuds et à libérer le corps de ses engrammes.
PASSEPORTSANTÉ.NET - Pouvez-vous préciser la fonction spirituelle du
Qi Gong?
Dr Réquéna – La démarche spirituelle
n’est bien souvent rien d’autre que la continuité d’une démarche physiologique, médicale ou psychologique; elle apparaît souvent « naturellement » sans qu’on la programme ou qu’on la
cherche. Le Qi Gong peut aussi être un instrument pour ceux qui font une démarche spirituelle spécifique, que ce soit des moines ou des laïcs... La pratique s’inscrit alors dans un
cheminement qu’on appelle l’alchimie interne (Nei Dan), dont le but est de sublimer la matière, de sa zone la plus grossière, dense et incarnée à une zone plus subtile, jusqu’à
l’esprit pur (le Shen). Cette sublimation, appelée Jing Qi Shen, s’accomplit dans les trois Dan Tian : le Dan Tian inférieur
(correspondant à l'abdomen), le moyen (la poitrine) et le supérieur (le
sommet de la tête et le troisième oeil). Ainsi, l’énergie sexuelle (aussi appelé énergie vitale), qui a son siège dans le Dan Tian inférieur, se sublime en un Qi plus fluide, moins
matériel et plus subtil dans la région moyenne, puis se transforme en Shen, qui est ni plus ni moins que l’esprit ou la conscience pure, au niveau supérieur.
PASSEPORTSANTÉ.NET - Comment cela se passe-t-il en
pratique?
Dr Réquéna – En faisant la méditation de
la petite circulation céleste Shao Zhou Tian, par exemple, tout débutant peut sentir l’éveil de son processus énergétique. Ensuite, il va augmenter la quantité de cette énergie
par des exercices spécifiques comme la position d’embrasser l’arbre (photo ci-contre) et va ainsi charger son Dan Tian inférieur de cette énergie vitale qui est en relation avec
l’énergie sexuelle. Ce n’est pas une vue de l’esprit ou une métaphore. On accumule quantitativement une véritable énergie - la même qui permet aux maîtres d’arts martiaux de réaliser des exploits
« surhumains ». Ensuite par un travail de la respiration, le Qi monte vers le haut comme s’il était évaporé. Une pratique assidue amène une vigueur nouvelle, moins de fatigue, une
meilleure résistance à l’effort physique et intellectuel et une plus grande puissance sexuelle.
Grâce à cette énergie « surgénérée », le sujet va
pouvoir réaliser la prochaine opération alchimique : toujours par des mouvements de Qi Gong, des méditations, des respirations, des concentrations et des visualisations, il va amener son
énergie à un niveau de vibration encore plus subtil. C’est comme si on sublimait un plan matériel par une ultime transformation spirituelle. Le sujet passe alors dans un plan d’élargissement de
conscience spirituelle. Il délaisse la sensation subjective d’avoir une conscience séparée, au bénéfice d’expériences qui proviennent d’une conscience élargie où la personne se sent unie avec
l’univers...
Très concrètement, à mesure que le cheminement se produit,
surviennent des phénomènes d’empathie, de compassion, de sympathie et de ressentir l’autre comme si on était lui, ce qui conduit à des transformations sur les plans moral, éthique et spirituel.
Les règles éthiques, traditionnellement édictées par les religions, deviennent ici la conséquence d’une démarche qui aboutit à comprendre que tout est unité, que nous sommes l’autre et que nous
sommes tous interdépendants - ce que la planète apprend aujourd’hui à ses dépens.
Ce ne sont pas que des mots ou des trucs sur papier; c’est une
expérience du fond des tripes. Le sujet ressent cela, mais physiquement - ce n’est pas philosophique, c’est expérientiel. C’est ce qui est extraordinaire avec le Qi Gong : on n'a pas de
soucis à se faire, pas de livres à lire; il suffit de travailler avec sincérité, authenticité et assiduité, et ces choses se produisent, disons mathématiquement...
PASSEPORTSANTÉ.NET - À qui le Qi Gong conviendrait-il
particulièrement?
Dr Réquéna – Même s’il s’adresse aussi
aux sportifs, le Qi Gong va pouvoir intéresser des gens qui n’aiment pas se remuer, faire battre leur coeur à toute vitesse, transpirer, etc. D’autre part, en Qi Gong, il n’est pas
nécessaire d’avoir une souplesse importante : il n’y a pas d’étirements ardus vers l’arrière comme en yoga ou de torsions excessives comme avec d’autres techniques. C’est une gymnastique de
prédilection pour tous ceux qui veulent empêcher leur corps de s’abîmer, les personnes âgées en particulier. Contrairement au Tai Ji où il faut apprendre des enchaînements complexes, avec le
Qi Gong, en une heure, on peut apprendre deux ou trois exercices qu’on pourra répéter à loisir chez soi; ainsi, en une heure, on est devenu quelqu’un qui pratique le
Qi Gong.
Léon René de Cotret - PasseportSanté.net
1. Réquéna, Yves, Qi Gong, la gymnastique des gens heureux, Guy Trédaniel éditeur, 2003, 142
pages.
Source : http://www.passeportsante.net/fr/Actualites/Entrevues/Fiche.aspx?doc=requena_y_20040105